L’objet baroque

« Projet Jeunes Chercheurs », distingué par la Commission recherche de l’Université Sorbonne Nouvelle et dirigé par Anne-Marie Miller-Blaise

Dates du projet : Janvier 2014 – Décembre 2015

Argumentaire scientifique (résumé):

Bien avant l’invention des techniques industrielles et de la reproduction en chaîne de l’objet, la littérature européenne est traversée par les objets de la vie quotidienne qu’une société mercantile met à la disposition des élites, objets de mode, étoffes, objets de curiosité ou de collection, marchandises, biens de fortune ou de consommation, instruments et outils divers, y compris ceux-là mêmes qui permettent à l’écriture de s’observer à l’œuvre. Ces objets, avant de servir à l’élaboration d’un univers et d’un langage symboliques, ont leur histoire matérielle, ils sont touchés, vus, sentis, goûtés, parfois fabriqués et utilisés par ces mêmes hommes et femmes qui se font écrivains, poètes, dramaturges, polémistes, essayistes, mystiques ou philosophes. Ils sont d’abord le truchement d’une appréhension sensuelle du monde et le support d’une anthropologie et d’une épistémologie du sensible.

Un carnet de laboratoire a été créé pour accueillir les contributions du projet:

http://literes.hypotheses.org/

Notre projet se propose de constituer une petite encyclopédie de l’objet baroque qui permettrait à des spécialistes de littérature et de philosophie travaillant sur la fin du XVIe et la première moitié du XVIIe siècle anglais, de réfléchir à la manière dont se dégage une poétique de l’objet à travers l’attention portée à tant d’objets courants, de « commodités » et « raretés » (pour reprendre la terminologie d’époque) dans une littérature qu’on dit volontiers cérébrale et intellectuelle — voir la réputation que fit Samuel Johnson au XVIIIe siècle à la poésie dite « métaphysique », jugée obscure et contournée. Mais le projet intègre aussi déjà des spécialistes du domaine francisant, car si l’équipe au centre du projet est au départ angliciste (s’étant formée autour de jeunes chercheurs du séminaire Epistémè-PEARL), ce projet concerne bien toute l’Europe baroque, à des degrés divers. Dans le cadre d’un élargissement type projet ANR ou européen, que nous envisageons, il conviendra de développer cette interdisciplinarité et de réfléchir à l’intégration de l’Angleterre dans un baroque européen à l’âge de l’empirisme balbutiant, en associant naturellement au projet des spécialistes d’histoire de l’art.

Daniel Arrasse a montré à quel point le détail qui avait échappé pendant des décennies ou des siècles au regard du critique permettait de nous aider à retrouver les clefs de la compréhension d’une œuvre, voire d’une esthétique. Et c’est là le point d’ancrage de notre réflexion. Alors qu’on les néglige parfois, les objets, eux-mêmes « objet » de représentation, sont aussi des métaphores épistémologiques (au sens qu’Umberto Eco attribuait à cette expression). Mais, s’ils accèdent à ce statut de métaphore c’est précisément en vertu de l’expérience sensible qui en a été faite et de ce que l’on pourrait appeler leur « éprouvé » : on saisit aussi à travers eux la construction simultanée d’un sujet, d’une société et d’une action individuelle et collective. Les objets seraient ainsi considérés, dans ce projet, comme des « spécimens de cultures » (M.-P. Julien et C. Rosselin), abolissant toute séparation entre objet purement intellectuel et objet purement matériel. En d’autres termes, notre encyclopédie des objets de la littérature baroque a pour objectif principal de dessiner, sous une forme originale et à travers l’étude de leur histoire matérielle ainsi que de leur fortune littéraire, un récit de ce qu’on pourrait appeler des « moments épistémologiques », comme fondateurs d’une poétique.

Plus concrètement, en nous appuyant sur un réseau de spécialistes de littérature, de philosophie et d’histoire de l’art de l’Europe baroque que nous aurons tissé et que nous veillerons à consolider, nous nous fixons d’élaborer une base de données qui sera diffusée: (1) au moyen d’un « site des objets de la littérature baroque » (bornes chronologiques: 1550-1650 approximativement), organisé par rubriques thématiques et illustré de préférence par des gravures d’époque (appartenant au domaine public), ainsi que par certaines œuvres picturales ou encore des objets d’époque (en obtenant les droits de reproduction). On se propose de travailler sur 50 objets maximum dans un premier temps; (2) et, à terme (à l’issue des deux ans) par la publication d’un ouvrage illustré, qui pourrait aussi intéresser le grand public au-delà de la communauté des chercheurs. Chaque entrée (par exemple: « ambre », « livre », « chapelet », « clou », « faux », « gant », « luth », « miroir », « perle », « plume », « poulie », « presse », « sceau », « télescope » …) sera l’occasion de brosser l’histoire concrète d’un artefact (ou d’un objet parfois prélevé à la nature), ainsi que du sujet qui le manipule, des relations sociales qui se nouent autour de cet objet, des systèmes de pensée ou des questions théologiques dont il devient le support – le vecteur, et donc, des raisons de la naissance et de la popularité d’un motif littéraire.

Ce projet est donc conçu comme la première étape d’une entreprise pluridisciplinaire de plus grande envergure (type ANR, projet Région Ile de France, ou projet européen) qui s’appuierait sur des collaborations déjà ébauchées avec des partenaires en poste à l’étranger ou en France, et il s’agirait de développer des liens avec des institutions culturelles comme la Bibliothèque de la Sorbonne et la BnF (dont le fonds de livres anciens et d’estampes est extrêmement précieux), ainsi que le Musée des Arts décoratifs à Paris, le château d’Ecouen, ou le Victoria & Albert Museum et le Wellcome Institute à Londres, qui possèdent des collections dédiées à la culture matérielle de la Renaissance et avec lesquels nous avons déjà quelques contacts. Dans le sillage de notre travail de recherche scientifique, nous espérons, en effet, aussi donner véritablement corps au projet en montant une exposition de l’objet littéraire, si possible à la BnF (et d’en constituer un catalogue). Le projet ambitionne ainsi d’écrire une histoire littéraire, esthétique, matérielle, et philosophique des objets de la littérature, mais aussi d’élaborer des outils pédagogiques visant à valoriser et mieux faire connaître la culture visuelle et littéraire des XVIe-XVIIe siècles.